Guinée : L’arrêt brutal des projets financés par l’USAID, une crise silencieuse pour le développement
Par Samory Condé – Conakry, avril 2025

Un partenaire historique évincé par une décision politique
Depuis plus de deux décennies, l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) a joué un rôle pivot dans la transformation sociale et économique de la Guinée. Avec un financement moyen de 50 millions de dollars par an entre 2018 et 2022, l’USAID a soutenu des secteurs clés comme la santé, la gouvernance, l’éducation et l’autonomisation des femmes. Mais depuis l’arrivée du président Donald Trump à la Maison Blanche le 17 janvier 2025, et la suppression annoncée de l’agence USAID dans le cadre d’une réforme radicale de la politique étrangère américaine, c’est tout un pan du développement et de l’humanitaire qui vacille dans le monde et en Guinée.
L’administration Trump justifie ce retrait par une volonté de recentrer l’aide américaine vers des priorités jugées plus stratégiques et pertinentes pour le Etats-Unis.
Cette décision géostratégique, liée à une redéfinition des priorités diplomatiques et budgétaires américaines dans le monde, risque d’engendrer un vide considérable dans la mise en œuvre des politiques publiques sociales et sanitaires.
Des programmes essentiels brutalement interrompus
Santé : des acquis menacés
Parmi les projets les plus emblématiques menacés par cette décision figure le Projet Notre Santé mis en œuvre dans plusieurs régions du pays, visant à améliorer l’accès aux soins primaires, à renforcer la vaccination infantile, et à promouvoir la santé communautaire. Ce projet, soutenu par l’USAID depuis 2019, avait permis la formation de plus de 500 agents de santé communautaire et la mise en place de centres de santé décentralisés dans les zones rurales les plus enclavées.
« C’est grâce au programme USAID que nous avons pu recruter des agents de santé dans les sous-préfectures reculées. Aujourd’hui, on ne sait pas comment on va continuer sans ces financements », confie Dr. Sylla, responsable d’un centre de santé rural.
Depuis janvier 2025, la suspension des livraisons dans 12 centres de traitement du paludisme qui étaient en service dans les zones rurales et des stocks de moustiquaires et de médicaments qui étaient régulièrement fournis, a engendré une hausse des cas de paludisme dans les zones couvertes.
« Nous avions un stock pour six mois. Aujourd’hui, plus de livraisons. Les patients affluent, les moyens manquent », témoigne Dr F. Diallo, médecin dans un centre de santé urbain.
Gouvernance locale : la démocratie participative en péril
Outre la santé, la gouvernance locale constitue l’un des domaines clés appuyés par l’USAID, à travers des initiatives comme « Partenaires pour la Participation », qui visait à renforcer la transparence budgétaire, la redevabilité et la participation des citoyens aux processus décisionnels communaux. Grâce à ce programme, des mécanismes de consultation publique avaient été mis en place dans plus de 30 communes urbaines et rurales et la formation de centaines d’agents communaux et leaders de la société civile.
« Nous avions enfin commencé à voir une collaboration entre les élus locaux et les citoyens. Le budget participatif était devenu une réalité ici dans la Commune que nous accompagnions. Avec la fin du financement, tout risque de s’écrouler », déplore M. Diaby, ancien coordinateur local de projet.
Mais déjà, plus de 30 ONG locales ont suspendu leurs activités par manque de financements.
Une onde de choc pour l’emploi et les compétences locales
Au-delà des effets sur les bénéficiaires, c’est tout un écosystème professionnel qui se voit fragilisé. Des centaines de travailleurs – experts en communication, coordonnateurs de terrain, agents logistiques, formateurs et animateurs communautaires – sont aujourd’hui sans visibilité.
« J’étais chef de projet sur une initiative de renforcement des capacités des jeunes leaders pour la paix. Nous avions des résultats concrets, des jeunes engagés, des outils de suivi performants. Aujourd’hui, on nous dit d’arrêter tout. C’est un sentiment d’abandon », témoigne A. Diallo, employée dans une ONG partenaire.
Femmes, jeunes, enfants : les premières victimes du retrait
À terme, l’arrêt de ces projets pourrait aggraver la vulnérabilité des populations rurales, déjà fragilisées par la cherté de la vie, l’instabilité des services sociaux de base et la faible présence de l’État dans certaines zones. La santé maternelle et infantile, l’éducation des filles, la lutte contre les violences basées sur le genre, et la prévention des maladies infectieuses pourraient connaître un recul significatif.
Les programmes d’autonomisation des femmes, de scolarisation des filles et de prévention des violences basées sur le genre sont également frappés de plein fouet :
- 3 000 femmes bénéficiaires de microfinancements ont perdu leur accompagnement ;
- Des ateliers de formation professionnelle à Kindia, Kankan et Labé ont été suspendus.
« Mon atelier de teinture a été financé par une subvention USAID. D’autres femmes n’auront pas cette chance », témoigne Aïssatou K., artisane à Kindia.
Les raisons officielles et les réactions
Dans un communiqué publié en mars 2024, le Département d’État américain a justifié le retrait par la réaffectation des budgets vers d’autres priorités intérieures et internationales.
« Nos programmes doivent s’adapter aux priorités globales et locales », a déclaré un porte-parole du Département d’Etat.
Le gouvernement guinéen, par la voix du ministre des Affaires étrangères Dr Morissanda Kouyaté, a exprimé son regret, tout en assurant travailler avec d’autres partenaires. Aucun plan concret n’a toutefois été dévoilé pour remplacer ces fonds.
Quelles alternatives pour la Guinée ?
Face à ce désengagement brutal, des voix s’élèvent pour demander une relocalisation des efforts vers des financements multilatéraux, notamment via le système des Nations Unies ou des partenariats sud-sud. D’autres plaident pour une réorientation de la coopération bilatérale et multilatérale vers des partenaires encore engagés, comme l’Union européenne ou la Banque africaine de développement.
Mais la tâche s’annonce ardue, tant les ressources et l’expertise de l’USAID représentaient un socle structurant dans l’architecture du développement guinéen.
- L’Union européenne a annoncé une aide de 20 millions d’euros pour la santé, mais elle reste insuffisante ;
- La Chine, déjà active dans les mines et les infrastructures, propose des financements sans exigence en matière de transparence ;
Une crise du développement silencieuse mais profonde
L’arrêt des financements de l’USAID en Guinée n’est pas qu’une décision administrative ou diplomatique : c’est une remise en question des fondations de nombreuses avancées sociales, économiques et institutionnelles. Elle touche les plus vulnérables, fragilise les institutions locales et réduit à néant des années de coopération fructueuse. Alors que la Guinée s’engage dans une phase de transition politique et de refondation de ses institutions, la disparition d’un acteur aussi stratégique laisse un vide qu’aucune autre source de financement ne semble, à ce jour, capable de combler entièrement.
